samedi 15 février 1992

L'hivernage du grand cormoran (Phalacrocorax carbo) sur le lac d'Artix et en Béarn.

Historique du Grand cormoran

Pour mieux comprendre le phénomène "grand cormoran" un cour historique s'impose.
Au siècle dernier, Monsieur Philippe signale l'oiseau comme régulièrement présent toute l'année. Voici exacrement mot pour mot, ce qu'il a écrit en 1873 dans son ouvrage "Ornithologie pyrénéenne".

Grand cormoran carbo cormoranus.

Sommet de la tête, cou, poitrine et toutees les parties inférieures du corps ainsi que le croupion, d'un noir verdâtre : un large collier blanc sous la gorge, sur le cou, de petits traits blanchâtres qui sont presque imperceptibles; haut du dos et couvertures des ailes d'un brun cendré et souvent bronzé dans le milieu des plumes, ailes courtes : la deuxième rémige est la plus longue.
Queue composés de quatorze pennes  en forme de cône et de couleur noire. Région nue des yeux d'un jaune verdâtre : petite poche gutturale jaune. Iris et pieds verts. longueur 28 à 30 pouces.

Cet oiseau est sédentaire et se repend très avant dans l'intérieur des terres. On le trouve toute l'année au lac de Lourdes, et durant l'été,sur les lacs situés dans les régions alpines, tels que les lacs Bleu, de Gaube et Escoubous. Il niche soit à terre, soit sur les arbres et pond de trois à quatre oeufs d'un blanc verdâtre. Sa nourriture consiste en toute sorte de poissons. Il varie d'un blanc tapiré de vert foncé disposé par mouchetures.

Il s'est passé exactement cent ans entre la sortie du livre de Mr Philippe et les 10 premiers oiseaux revus sur le lac d'Artix et en Béarn. Et pourtant l'oiseau a disparu de la mémoire collective, car il est courant d'entendre aussi bien chez les pêcheurs que les chasseurs: Jamais l'espèce n'avait été vue auparavant. 

Histoire de la découverte de l'oiseau

Les ornithologues locaux ne le redécouvrent en Béarn que le 26 octobre 1973, les deux premiers oiseaux sur le lac d'Artix. L'hivernage est complet puisqu'ils sont 10 les 7 et 21 novembre ; 12 le 5 décembre; 7 le 26 janvier 1974 et 8 le 27 février 1974, puis plus rien jusqu'en 1976. 
Un seul grand cormoran sera observé sporadiquement en janvier 1976, en Janvier 1977, et le 20 mars 1978.
Ce processus est absolument normal; il y a toujours une phase où des éclaireurs cherchant des lieux de pêche et surtout des zones de non dérangement, afin d'économiser les ressources caloriques. Ce phénomène est connu chez les grands prédateurs.
Le deuxième hivernage débute dès septembre 1978 avec 5 individus et un maximum de 6 individus le 12 janvier 1979? c'est réellement le 20 novembre 1979 que débute l'hivernage régulier de l'espèce avec 20 oiseaux. un maximum de 25 oiseaux sera observé les 20 février et 12 mars 1980. 
L'hivernage 1980/1981 débute le 25 novembre avec 28 individus pour maximum de 40 individus le 28 janvier 1981. C'est le 29 décembre 1983 que l'on frôle les 100 individus, exactement 95. Pour l'hivernage suivant 1984/1985: le 24 novembre 1984, 122 individus sont comptés puis 160 le 22 décembre et enfin jusqu'à 220 oiseaux le 12 janvier 1985.
L'hivernage 1985/1986 atteindra 340 individus le 14 décembre.

Depuis 1987 il y a une saturation avec environ 400 individus maximum en hivernage.
Celui-ci débute environ dans la troisième décade d'octobre jusqu'à la troisième décade de mars soit 5 mois complets avec de forts effectifs. Néanmoins quelques oiseaux arrivent dès la fin juillet début août. Ils peuvent être encore présents jusqu'à la fin mai: il s'agit surtout d'immature qui s'attardent au printemps. Par contre des adultes peuvent arriver eux, très tôt, sur les lieux d'hivernage. 

Risque de reproduction 

Ce qui est grave, c'est que depuis 1987, stationnent toute l'année sur le lac d'Artix, des grands cormorans blessés aux ailes, par des chasseurs inconscients. Ceux-ci favorisent la nidification de ces oiseaux en les maintenant sur place. Si deux adultes arrivent à se reproduire une année, la nidification sera inévitable les années suivantes, car les jeunes sont toujours fidèles à leur lieu de naissances.

Importance et limite des dortoirs

Cet oiseau est socialement grégaire surtout dans ses lieux de repos, de dortoir et de pêche. Dans la journée les cormorans occupent des reposoirs entre le lieu de pêche et le dortoir. 
En Béarn seul le dortoir du lac d'Artix semble exister, il est possible qu'il y ait d'autres petits dortoirs plus ou moins dispersés. En revanche le long du gave, nous avons repéré plusieurs reposoirs diurnes.
Plus celui-ci est calme, plus il est fréquenté mais jusqu'à une certaine limite.
La dépense énergétique qu'impose le vol et la pêche ne peut être supérieur au pouvoir calorique des poissons que mange cet oiseau.
Il y a donc un facteur limitant la distance entre la zone de pêche et celle du dortoir, les études montrent qu'une distance de 50 Km serait un maximum.

Les comptages

Le dénombrement des oiseaux est toujours empirique les comptages d'oiseaux posés au dortoir ne nous donnent qu'un chiffre de base parce-que nous ne pouvons voir tous les oiseaux de 1 h 30 à 1 h avant la nuit. 
C'est ensuite le matin au moment ou presque tous les oiseaux partent sur les lieux de pêche que nous pouvons avoir un nombre près de la réalité.
En revanche, il n'est pas possible de compter les oiseaux lors de leur rentrée au dortoir. Les mouvements sont trop échelonnés des entrées et des sorties.

Les ressources alimentaires

Aujourd'hui, (1992) il me semble y avoir une saturation de nombre d'hivernants avec 400 oiseaux, car les ressources alimentaires ne peuvent en accueillir un plus grand nombre. Comme chez tous les grands prédateurs, c'est le nombre de proies qui régularise à la fois la reproduction et l'hivernage par le nombre d’œufs pondus. Il se pose effectivement un gros problème de ressources car l'enrichissement artificiel en poissons d'un cours d'eau fausse sa richesse. Les sociétés de pêche portent donc une part de responsabilité dans le nombre d'oiseaux présents, tout simplement parce-qu'elles contribuent à les nourrir par des proies trop faciles. 
En effet, qu'elle défense peuvent avoir des poissons élevés en pisciculture et mis dans un milieu sauvage par lessiveuses entières ? Cela est d'autant plus grave qu'en cette période de l'année un grand nombre d'hivernants sont encore présents. A leur tour les pêcheurs attraperont toutes ces proies faciles dans les mois qui suit l'ouverture.

Quel avenir pour l'espèce ?

La disparition de l'espèce en Béarn n'était pas uniquement due aux chasseurs comme on pouvait le croire, sa chair étant peu consommable (goût de poisson). 
Partout en Europe, l'oiseau avait été déclaré nuisible.
L'oiseau a été victime de son régime alimentaire et de la méconnaissance de sa biologie. Il faudra 1975 pour que l'espèce soit protégée en France et en 1977 dans toute l'Europe.

La raréfaction des poissons dans les cours d'eau, a pour cause essentielle la pollution provoquée surtout pas l'urbanisation rapide de la population.
Des personnes soutiennent la thèse suivante: le retour des grands cormorans dans nos rivières est la conséquence de la diminution des ressources alimentaires en bord de mer due a des pratiques de pêche par chalutage non conventionnel et l'emploi anarchique des filets (Dépêche du Midi du 28/11/91). 
Cet argument est contradictoire avec le fait que l'oiseau était sédentaire au siècle dernier dans notre région. 

Et puis dans toute la bibliographie, nous n'avons pas trouvé trace de telles études, existent-elles ? Nous sommes près à en tenir compte.
Il serait, à notre avis, important de lancer une étude sur le rôle de l'alevinage dans nos belles rivières. Cette toute action qui entraine une modification du milieu naturel et l'alevinage par lessiveuses entières en est une, a automatiquement des conséquences sur les poissons aussi bien sauvages qu'introduits. 

D'ailleurs cette pratique est elle-même contestés par certains autres pêcheurs. 
La disparition du cormoran souhaités par certains pêcheurs est une fausse solution, ces mêmes personnes demandent de pouvoir se débarrasser de cet oiseau, aujourd'hui et demain, quoi d'autres ?
Cela devient grave car certains "homo sapiens" trouvent même que d'autres "Homo sapiens" sont nuisible. Ce n'est pas par l'exclusion que l'on réglera les problèmes.
Où est le sérieux dans les discours de régulation puisque l'espèce se régule d'elle-même en fonction de la disponibilité des proies. et puis l'oiseau a 60 millions d'années derrière lui, il n'a jamais exterminé le poisson, l'homme moderne n'a que 2 millions d'année, ce qui fait 58 millions d'année sans l'homme. 
Restons sérieux et observons la nature pour comprendre et analyser objectivement, luttons ensemble pour obtenir des stations d'épuration biologiques des eaux usées et surtout la pêche le long des d'eau n'est qu'un loisir ou un sport pour  ceux qui le veulent.
Qui peut se dire propriétaire de la faune sauvage par l'octroie d'une carte de pêche. 

Bibliographie: 

Géroudet Paul (1991) Système hivernal du cormoran dans le haut bassin du Rhône - Nos oiseaux 41:145-164.

Philippe (1873) Ornithologie Pyrénéenne, oiseaux sédentaires et de passage dans les Pyrénées Françaises, Cazenave Bagnères.

Yeatman Laurent (1971) Histoire des oiseaux d'Europe - Bordas Paris.

Marion Loïc (1990) les oiseaux piscivores et les activités piscicoles impact et protection - Ministère de l'environnement et Ministère de l'agriculture et de la forêt - Paris.

Guyot andréas (1989) les oiseaux du lac d'Artix. cinq années d'observation - MJC du Laü Pau.

Austin O & Singer A, Familles d'Oiseaux Ottawa Canada.

Yesou Pierre (1989) Fidélité de grands cormorans à un site d'hivernage ou à un axe migratoire. ORFO 59:175-178.

Cet article n'aurait pas été possible sans les notes de terrain des ornithologues locaux des années 60 et 70: J.C Alberny, Philippe Desaulnay, Gérard Blake. 

Je tiens particulièrement à les remercier, ainsi que le petit-fils de Simin Palay qui m'a permis d'avoir accès à sa bibliothèque. 

Andréas Guyot
Jo Duplaa 
La Bergeronnette 9:2-8 (1992) 1er trimestre.

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